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Je pense : à la violence de l'arbitraire
(mis à jour mardi 24 juin 2008 à 04:07)

09/03/2008

09/03/08 - 17:12

états (3)

"Il est de fait que ce soir-là je dessinais un chevalier, un seul chevalier bien distinct sur un cheval bizarrement caparaçonné. Il devenait si bariolé que je devais souvent changer de crayon; le rouge cependant dominait et je le reprenais à tout moment. Une fois de plus j'allais m'en servir, lorsqu'il roula (je le vois encore) obliquement sur ma feuille éclairée jusqu'au bord de la table et, avant que j'eusse pu l'arrêter, tomba à côté de moi et disparut. J'en avais vraiment besoin et j'étais ennuyé de devoir descendre à sa poursuite. Avec ma maladresse, cela n'allait pas sans toutes sortes de complications; mes jambes me paraissaient beaucoup trop longues et je ne parvenais plus à les ramener de dessous moi; cet agenouillement prolongé avait engourdi mes membres; je ne savais pas trop ce qui m'appartenait et ce qui était le fauteuil. Je finis cependant par débarquer en bas, et confusément je me retrouvai sur une peau de bête qui s'étendait sous la table et jusqu'au mur. Mais là surgit une nouvelle difficulté. Habitués à la clarté d'en-haut, tout éblouis encore par l'éclat des couleurs sur le papier blanc, mes yeux ne parvenaient pas à discerner le moindre objet sous la table, où le noir m'apparaissait si clos que j'avais peur de m'y cogner. Je m'en remis donc à mon toucher et, agenouillé, en m'appuyant sur la main gauche, je peignai de l'autre les longs poils frais du tapis dont le contact aussitôt me parut familier! Mais toujours pas le moindre crayon! Déjà je me figurais avoir perdu un temps considérable et j'allais appeler Mademoiselle pour la prier d'approcher la lampe, quand je remarquai qu'à mes yeux, qui malgré moi s'étaient adaptés, l'obscurité se faisait plus transparente. Déjà je distinguais le mur du fond que bordait une plinthe claire; je m'orientais entre les pieds de la table; et d'abord je reconnaissais ma propre main étendue, les doigts écartés, qui remuait toute seule, presque comme une bête aquatique, et palpait le fond. Je la regardais faire, il m'en souvient, presque avec curiosité; elle me paraissait connaître des choses que je ne lui avais jamais apprises, à la voir tâtonner là-dessous, à son gré, avec des mouvements que je ne lui avais jamais observés. je la suivais à mesure qu'elle avançait, je m'intéressais à son manège et me préparais à voir je ne sais quoi. Mais comment aurais-je pu m'attendre à ce que, sortant du mur, tout à coup une autre main vînt à ma rencontre, une main plus grande, extraordinairement maigre et telle que je n'en avais encore jamais vue. Elle tâtonnait, venant de l'autre côté, de la même manière, et les deux mains ouvertes se mouvaient à la rencontre l'une de l'autre, aveuglément. Ma curiosité était loin d'être satisfaite, mais brusquement elle céda et fit place à la terreur. Je sentais qu'une de ces mains m'appartenait et qu'elle s'enfonçait dans une aventure irréparable. De toute l'autorité que je gardais sur elle, je la retins et la ramenai vers moi, étendue à plat et lentement, sans quitter des yeux l'autre main qui continuer de tâtonner. Je compris qu'elle n'allait pas s'en tenir là; et je ne puis pas dire comment je remontai. J'étais maintenant enfoncé profondément dans le fauteuil, mes dents claquaient et j'avais si peu de sang au visage qu'il me semblait n'avoir plus de bleu dans les yeux. "Mademoiselle", voulais-je dire et ne pouvais plus. Mais elle-même alors s'alarma, rejeta son livre, et s'agenouilla à côté de mon fauteuil en criant mon nom; je crois qu'elle me secoua. Mais j'avais toute ma conscience. J'avalai plusieurs fois ma salive, et j'allais lui raconter...
Mais comment ? Je fis un effort indescriptible sur moi-même, mais il n'était pas possible d'exprimer cela de façon que l'on comprît. S'il existait des mots pour un tel événement, j'étais trop petit pour les trouver. Et soudain me saisit l'angoisse : que ces mots, bien qu'au-dessus de mon âge, pussent cependant m'apparaître tout à coup, et que je fusse alors obligé de les dire, cela me parut plus terrible que tout. Cette chose, là-bas, si réelle, la vivre encore une fois, autrement, modifiée depuis le commencement; m'entendre l'admettre, - de cela, vraiment, je n'avais plus la force."

Rainer-Maria Rilke, Les Cahiers de Malte Laurids Brigge, 1904-1910

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